
Editeur :
Atrabile
Collection
:
Date de publication : septembre 2007
ISBN : 978-2-940329-33-5
Prix : 42,00 €
Noir et blanc
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IBN AL RABIN, Scénariste/Illustrateur |
Depuis le décès accidentel de sa fiancée, Milch vit dans le manoir
qu'elle lui a légué, une grande demeure isolée à côté de la forêt.
Tous les soirs, la défunte ou plutôt son fantôme, vient lui rendre
visite. Milch tente bien de communiquer, mais elle reste
désespérément muette. Ou est-ce lui qui n'arrive pas à l'entendre ?
Survient l'idée un peu folle d'aller consulter un médecin pour
soigner cette surdité. Pas très loin de là, un couple fait des
recherches en forêt : il s'agit de retrouver les traces d'un
grand-père disparu, un aviateur dont la légende familiale prétend
qu'il était peut-être un grand écrivain, puisqu'il avait plus de
dix ans travaillé sur un mystérieux manuscrit...
L'autre fin du
monde est un livre déroutant à de nombreux titres. Tout
d'abord, il cultive le paradoxe : avec 1120 pages, peut-on
encore parler de BD minimaliste ? Contrairement à Lapinot
et les carottes de Patagonie, joyeuse improvisation
brillante et débridée d'un Trondheim en folle liberté (et qui n'avait pas
forcément prévu de publier ces travaux), L'autre fin du
monde est un récit dense, structuré, qui frappe par sa
cohérence malgré la fantaisie du propos. Enfin, à quelques
exceptions près, qui n'en sont que plus intrigantes. Nous y
reviendrons dans quelques instants.
L'histoire est touchante, comme souvent lorsqu'il est question
d'amour et de mort, encore qu'ici les disparitions soient
compensées par des apparitions ; elle est drôle aussi, avec des des
dialogues dynamiques et des réparties d'anthologie. L'auteur, selon
sa bonne habitude, cultive des dessins soignés en ce qui concerne
les décors (des architectures en perspective à deux points de fuite
à main levée, excusez du peu), et limités à des silhouettes pour
les personnages. Ces derniers, pour tout dire, sont si peu
dessinés, qu'ils ne sont que des ombres. De ce fait, l'auteur est
confronté à des problèmes de caractérisation, dont il se sort via
différents artifices. Milch, en tant que "héros" de l'histoire, est
relativement lisse, ce qui doit permettre l'identification, ou au
moins l'empathie, du lecteur. Les autres protagonistes ont chacun
un attribut qui permet de les reconnaître : une longue barbe, une
coiffure ou un chapeau particuliers. Ce système, s'il fonctionne
dans l'absolu, n'est pas parfait... mais Ibn Al Rabin parvient à
tourner à son avantage, et avec facétie, cette contrainte forte
issue de ses choix graphiques. Un exemple : dans ce couple sur les
traces d'un grand-père disparu, l'homme est identifiable à son
couvre-chef. Et donc, il ne l'enlève jamais. Ou le moins possible.
Il dort carrément avec, ce qui énerve sa femme au plus haut point.
Si l'auteur ne montrait pas l'homme au lit avec son chapeau, on ne
saurait pas de qui il s'agit. En le lui laissant sur la tête, le
lecteur comprend immédiatement de qui il est question, et il se
dégage une situation comique. Spirituel, non ?
La lecture achevée, le lecteur attentif ressent tout de même un
certain trouble. Dans un ensemble globalement logique, quelques
éléments décousus forment des aspérités sur lesquelles la pensée
trébuche. En premier lieu, le titre du livre reste
incompréhensible. Pourquoi « L'autre fin du monde » ? Quel
rapport avec l'histoire qui est racontée ? A priori aucun. Autre
sujet de perplexité, la forme adoptée : l'esthétique de cet objet
livre a été travaillée pour le faire ressembler à un dictionnaire.
Le façonnage lui-même, avec un dos plus rond que celui d'un chat,
le fait d'avoir, vers le milieu du livre, tout un chapitre en pages
noires à bord perdu, ce qui crée sur la tranche du livre une zone
de démarquation qui n'est pas sans évoquer les pages roses du
Larousse. Sans oublier, bien sûr, que l'histoire est découpée en
vingt-six chapitres, nommés selon les lettres de l'alphabet, de A à
Z. Oui mais... à quoi sert cette évocation du dictionnaire ?
Difficile de croire qu'Ibn Al Rabin, dont l'amour des jeux formels
vaut bien celui d'un Trondheim ou d'un Lécroart,
et qui a sa place à l'OuBaPo, aurait accompli tout cela juste pour
la forme, sans valeur ajoutée narrative. D'autant que l'histoire
elle-même est une sorte de jeu de pistes, qui incite discrètement
le lecteur à se mettre à l'affut de messages cachés...
Il se pourrait, ce serait tout à fait dans l'esprit de l'histoire
(on n'en dira pas plus pour éviter de tomber dans ces révélations
qui vous gâchent une lecture), que l'auteur ait caché un récit dans
le récit. Imaginez un peu : « L'autre fin du monde » ne
serait pas le titre de l'histoire en 1120 pages, mais le titre du
récit caché. Lequel serait à recomposer sur la base d'un cryptage
en rapport avec l'alphabet. Par exemple, en alignant la première
vignette du chapitre A, la deuxième vignette du chapitre B, la
troisième du C, etc, et la vingt-sixième case du chapitre Z... Mais
ceci est trop évident, sans doute.
Dan Brown n'a qu'à bien se tenir, le «Ibn Al Rabin Code» vous défie
; à vous de le déchiffrer !